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Monsieur A. – Confiance aveugle du patient

  • charlesbessiere
  • 27 mai 2025
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 28 mai 2025

C'est un petit monsieur de 62 ans, qui vient en consultation car il ne peut plus lever les deux bras au dessus de l'horizontale, et qu'il souffre constamment des 2 épaules. Il travaille dans le bâtiment depuis 45 ans. Il doit mesurer 1m60, faire 60 kilos tout mouillé. Il est un peu voûté, mais très sec et musclé. Il a 6 enfants. Ouvrier passant d'un chantier à l'autre depuis toujours. Il est encore inscrit  dans une agence d'intérim, mais comme il dit, maintenant il ne "peut faire que les finitions" (il fait un geste circulaire devant lui  comme pour appliquer du crépi sur un mur). Il est régulièrement relancé par pôle emploi pour des missions mais ne les accepte pas, tout simplement par impossibilité physique de les réaliser. Pas étonnant ! Pour nous autres sédentaires,  avec notre état de santé "normal", nous serions "cassés" après une seule journée de 8h de chantier...

Il vient me voir car "maintenant ce qui compte, c'est la santé, y en a marre". Son regard pétillant, plein de simplicité part de son visage buriné, de sa tête un peu inclinée vers l'avant, du fait d'une attitude un peu voutée. Il n'en veut à personne, n'est pas remonté par rapport au sort ou à la vie. Simplement il en a marre. Cinq ans qu'il a mal, qu'il a fait 100 séances de kiné, qu'il se bourre d'antalgiques.

Quel serait mon état d'esprit, à sa place ? Impossible à imaginer. Ma culture, c'est exactement le contraire de la sienne : valorisation du travail intellectuel, pas de vrai problème financier, jamais de travail physique lourd sur de longues périodes. En tout cas justement je l'admire pour ça, pour cette résilience, pour son sourire. Il fait résonner ma vision légèrement culpabilisée de petit bourgeois par rapport aux "vrais" travailleurs. Ceux qui y laissent leur corps, littéralement. J'ai envie de faire quelque chose pour lui, de le sortir de là, de son état, de ses douleurs, de sa vie. Ca dépasse largement le regard du médecin. Il doit y avoir un petit mix d'ex-catho de gauche et de culpabilité de classe. En tout cas ma motivation est profonde, simple, intuitive.

Le diagnostic est simple, similaire au niveau des 2 épaules : usure majeure, à la fois des muscles et du cartilage. Plus de possibilité mécanique de faire bouger les articulations.

C'est le type de patient qui te fait d'emblée confiance, totalement. Toi tu essaies d'expliquer  le pourquoi du comment, tu essaies de lui faire comprendre pourquoi et comment tu arrives à la conclusion qu'il faut sans doute l'opérer, et lui proposer une prothèse. Mais ça ne l'intéresse pas vraiment, le "comment". Lui il veut que ça cesse. Il est venu, d'emblée décidé à tenter quelque chose. Son médecin t'a fait le cadeau de te l'envoyer, avec une belle recommandation. Et lui il te fait le don inestimable de s'en remettre complètement à ton jugement. Alors tu t'appliques, encore plus que pour les autres. Le fait qu'il n'y ai pas eu à lutter, même un peu, pour mériter, pour gagner sa confiance, te pousse d'autant plus à te concentrer. Alors tu lui expliques. Tu dois lui expliquer, moralement, légalement, déontologiquement. Tu lui dis que les prothèses, ça s'use. Qu'il est encore jeune pour cela, mais franchement tu ne vois pas d'autre solution efficace. Que tu ne penses pas que la solution de ne rien faire soit bonne. Tu lui expliques qu'il y a des risques, anesthésiques, infectieux. Même des risques de mourir pendant ou autour de l'opération. Et lui, invariablement, il te dit "oui oui, pas de problème fais ce que tu penses être bon". Tu insistes pourtant, tu voudrais qu'il remette un peu en question ton autorité, ta soi-disant "connaissance" de ce qui est bon pour lui. Tu aimerais qu'il te mette en difficulté. Tu voudrais qu'il "prenne conscience", mais de quoi ? Lui il a compris l'essentiel à ses yeux. Il a déjà décidé de te faire confiance, et puis le reste, à quoi ça sert ? Alors tu déclenches le truc, tu prends la responsabilité, tu endosses. Et tu l'opères 45 jours plus tard. Tout se passe bien, il n'a jamais mal. Il continue à te dire que tout va bien. Et toujours, toujours, il te sourit. Au bout de 3 mois son épaule est fonctionnelle, il ne veut qu'une chose, c'est qu'on s'occupe de l'autre. Pour lui voilà, c'est simple. Alors tu y retournes. Deuxième prothèse en 5 mois. Même topo. Merci docteur, non j'ai pas mal, oui tout va bien, non tout va bien à la maison, non j'ai pas pris les pilules, non c'est pas difficile, non je suis content.

Il y a des fois ce boulot c'est le plus chouette de tous. Mais ces merci, on ne sait pas comment, on voudrait les retourner au patient. Lui dire, non non merci à vous, c'est vous qui êtes trop classe, vous êtes juste le patient parfait, vous me facilitez trop les choses, même les opérations elles étaient faciles, c'est parce que vous êtes vous, et pas parce que je suis moi, que tout est allé si bien entre nous.

 
 
 

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