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M. D. – Alcoolisme, jugement et pouvoir médical

  • charlesbessiere
  • 27 mai 2025
  • 4 min de lecture

Il a 62 ans. Est marié mais vient à chaque consultation seul. Encore très actif, il gère un restaurant. A toujours travaillé dans ce milieu. Il vient me voir pour des douleurs qui le gênent beaucoup dans sa vie quotidienne. Le diagnostic est simple, il s'agit d'une usure de l'épaule avec des problèmes de tendon. Théoriquement à son âge et vu la taille des lésions, on peut raisonnablement envisager de réparer cela par une opération. Le patient a déjà essayé pas mal de traitements médicaux sans succès.

Il est plutôt jovial, assez sympathique. Mais il n'est pas en très bon état général.

Cette évaluation globale, limite instinctive, de l'état de santé d'un patient, tout médecin la ressent peu ou prou. Nous avons été formatés, au cours de nos études, à déterminer rapidement le "bon" et le "mauvais" état général. Maigre, teint rose, allure dynamique, respiration normale, yeux vifs : ok, un bon point, tu gères bien ta vie, tu es du côté des "bons". En surpoids, un peu essoufflé, cerné, vouté, odeur de cigarette, suspicion de consommation d'alcool... alors là, pas bien, tu es dans les "mauvais". En fait, sans y penser consciemment, toute la journée, on classifie les gens, on "diagnostique" un mode de vie, et on en établit des conséquences intuitives sur leur état de santé global. Alors, cela a ses vertus bien sûr. Ça nous indique le terrain global sur lequel on se situe. On peut hiérarchiser les problèmes. Par exemple un problème de douleur à l'épaule chez un "bon", ce n'est pas la même chose que chez un "mauvais". Et oui c'est moins important d'avoir mal à l'épaule si tu es obèse et alcoolo-tabagique. Ah bon ? C'est si évident ? Ben oui, le "mauvais" il faut qu'il s'occupe d'abord de perdre du poids, d'arrêter de fumer, de se mettre à faire du sport, d'être raisonnable par rapport à l'alcool, et, pendant qu'il y est, s’il peut faire le point sur ses vaisseaux et son cœur... On ne va pas s'occuper de son épaule, ce qui en terme de priorité médicale est en bas de la liste, alors qu'il y a tout ça à faire pour qu'il rejoigne un peu, ou du moins qu'il se rapproche, du camp des "bons". Et cela évidemment pour son bien.

Mais ce patient là, au fait, pourquoi est-il venu me voir ? Et bien parce qu'il a une super douleur à l'épaule gauche qui ne passe pas depuis 5 ans. Et je sais que la seule vraie solution c'est de l'opérer (il a déjà fait tout le traitement dit "médical", c'est à dire non chirurgical). Le patient le sait aussi. Il est intelligent. Il a déjà fait le parcours recommandé, kiné, infiltration, antalgiques, sans succès. Donc lui, ce qu'il demande légitimement, c'est que je m'occupe de son problème. Et le paquet de clopes par jour, la bouteille de vin, les 120 kilos, et bien il sait que c'est « mal », mais ce n'est pas sa plainte.

De mon côté, lors de notre première rencontre, tout en moi criait "ne l'opère pas". Dans mon échelle inconsciente du bon ou du mauvais candidat à la chirurgie, il faisait largement exploser les feux rouges. D'ailleurs, lors de cette rencontre, j'ai assez vite réorienté la discussion sur ses antécédents : "et votre poids ? J'ai fait 170 kilos, j'en ai perdu 60 après une opération de l'estomac, et repris 10"."Et le tabac ? Et votre rapport à l'alcool ? Vous êtes suivi par un cardiologue ? Vous avez déjà essayé d'arrêter ?"... J'ai fait mon docteur zélé qui veut le sauver de toutes ses mauvaises habitudes. J'ai beau avoir fumé pendant 10 ans, j'ai un discours très ferme concernant le tabac et les opérations. En gros si tu n'arrêtes pas, je n’opère pas. Je me suis convaincu du bien fondé de cette démarche après avoir observé que les fumeurs actifs avaient plus mal après l'opération, et mettaient plus de temps à aller bien. Donc pour "leur" bien, avec la conviction des convertis, je les force à arrêter, ou les exclue de fait. Sans me poser la question de la possibilité qu'ils acceptent les risques encourus par ce tabagisme, après explication, ou qu’ainsi je fais de la médecine défensive pure.

En tout cas pour lui, j'ai été super vindicatif. Et il est revenu, trois fois, avec les mêmes symptômes, bien sûr, et en accédant petit à petit à mes exigences.

A la dernière consultation, un an (!) après la première, il avait arrêté de fumer, et prenait des comprimés qui font vomir quand on prend de l'alcool. Il avait surtout passé 12 mois de plus à en baver avec son épaule. Et là, vu qu'il avait cédé à mes demandes, qu'il avait "plié" devant le pouvoir médical, j'ai enfin consenti, pour son bien évidemment, à aller l'opérer. Je suis persuadé que dans ces conditions les suites opératoires vont être meilleures et peut être le résultat final aussi. Il ira bien j'espère au bout de 3-4 mois, au lieu de 6-8 si je l'avais opéré d'emblée. Mais bon il a souffert un an de plus, avec des réveils toutes les nuits, et une impossibilité à utiliser son bras au dessus du niveau des épaules. Au final je l'ai laissé au minimum sept mois de plus dans son état, en détenant une solution depuis le début, simplement pour ce que je crois être son "bien". Pas sûr qu'il soit d'accord.

Du pouvoir médical et de son exercice...

 
 
 

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