M. H. – Addiction, gratification et pratique médicale
- charlesbessiere
- 30 mai 2025
- 3 min de lecture
Je suis un addictif.
Comme beaucoup de chirurgiens je pense. Ca veut dire que dans d'autres circonstances, j'aurai pu devenir accro à une ou l'autre des substances dites illicites.
D'où cela vient-il ?
Peut être du fait que nous soyons tous élevés grâce à des gratifications. Travaille bien à l'école et papa-maman-les profs seront contents et tu obtiendras plus de choses d'eux, notamment la tranquillité. Fais ce qu'on attend de toi socialement et les autres, au sens large, te renverront un sentiment d'appartenance au groupe. Reste dans les clous et tout le monde sera content, la société ne te punira pas.
Au sein du jeu social, la règle est la même : si les actes quotidiens entraînent un retour positif, tu seras gratifié, et donc quelque part plus heureux de ta journée.
Henri Laborit a bien décrit ce phénomène de gratification dans Éloge de la fuite, dont Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais est une belle illustration.
En chirurgie, comme en médecine en général, il s'agit aussi du même fonctionnement. On choisit ce métier sans doute parce qu'on désire une reconnaissance des autres, ou un sentiment d'utilité.
M. H. a 68 ans. Il s'agit d'une force de la nature : grand, en pleine forme, en légère surcharge pondérale. Il a présenté à la naissance, pendant l'accouchement, une lésion des nerfs du bras gauche (une paralysie du plexus brachial, dite obstétricale). Le bras est resté coincé alors qu'il "sortait". Cela a étiré le bras et les nerfs, abimant ceux-ci de manière définitive. Il a ensuite récupéré un peu au niveau des doigts, mais c'est tout. En gros il a vécu toute sa vie en utilisant son seul bras droit. Il a été opéré du bras gauche quelques années avant la consultation, mais cela a plutôt empiré les choses. Il a donc d'autant plus utilisé son bras droit, et son épaule droite.
Il se présente avec une épaule droite qui monte bien en avant, mais qui a perdu complètement la capacité à tourner sur le côté (la rotation externe). Sans elle, on est très gêné au quotidien, même pour des gestes simples (tenir une cuillère, se raser, se coiffer, ouvrir une porte, tenir un téléphone...). Il a en plus de grandes douleurs.
Le diagnostic est une lésion importante des muscles de l'épaule. Tellement importante qu'on ne peut plus les réparer. Il a mal depuis longtemps et a déjà tenté tous les soins médicaux.
La solution éventuelle pour lui est de transférer des muscles : on détache de l'os du bras deux muscles qui ramènent la main vers le torse, et on les rattache de l'autre côté de l'os. Ainsi ils peuvent faire l'inverse, c'est à dire tourner le bras vers l'extérieur, en l'occurrence ce qui manque à M. H. Le problème est que cela nécessite un bon mois avec le bras immobilisé dans une attelle, sans pouvoir l'utiliser. Pour ce patient, cela implique une dépendance totale.
Je lui explique donc tout cela. Je rajoute que l'opération peut aussi se solder par un échec, et au final obtenir un bras moins bon qu'avant. Cela serait bien entendu pour lui particulièrement catastrophique. Il comprend très bien l'ensemble du problème. Nous nous revoyons une fois, mais sa décision est prise : il veut conserver son autonomie, justement, et veut recourir à l'opération.
Nous réalisons celle-ci, tout se passe bien, puis le patient poursuit par l'immobilisation et la rééducation. Je le revoie à 45 jours de l'intervention : il va déjà très bien : première petite sensation de bonheur. Mais je le revoie surtout à 4 mois, et là le résultat est vraiment très bon, bien meilleur que ce à quoi je m'attendais à ce stade : le patient a récupéré une bonne fonction, va très bien, n'a pas mal, et surtout est très satisfait de l'intervention. Et là, grosse décharge d'ondes alpha : bon gros "shoot" des familles. Le voir aller mieux, sachant les risques que l'on a pris, et qu'il nous renvoie une image très positive ainsi, c'est vraiment bon. Et je crois qu'au fond c'est ce que nous recherchons : le plus de bonnes sensations de ce type.
Les patients sont nos dealers, et on consomme sans risque. On fait même tout pour augmenter les doses.
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