M. I. – Grand âge et chirurgie
- charlesbessiere
- 31 mai 2025
- 3 min de lecture
Il y a quelques années j'ai opéré M. I.
Il avait 88 ans. Je ne l’ai jamais oublié.
Il s'agissait d'un patient en grande forme pour son âge, qui vivait chez lui avec sa femme de 85 ans. Il était artisan. Il menait une existence tout à fait normale et n'avait aucune douleur quand, après avoir porté un poids inhabituellement lourd, il a ressenti une vive douleur à l'épaule, qui n'est jamais passée depuis.
Je l'ai opéré, mais pas parce que sa vie était en danger. Ses symptômes ne remettaient pas non plus en cause son autonomie. Il pouvait encore se laver, manger, cuisiner, même conduire et faire ses courses. Il avait "juste" très mal à l'épaule.
Il s'agissait d'une opération sous anesthésie générale. Ce n'était donc pas anodin, même s'il est sorti le jour-même de l'intervention. Il existait certains risques à l'opérer, ou plutôt des risques certains. Il aurait pu faire un accident cardiaque, pulmonaire, ou bien décompenser une insuffisance rénale ou autre...
Pourtant je n'ai pas hésité au moment de prendre ma décision. Il était pour moi très clair que, compte tenu de ce qu'il me racontait, l'intervention allait lui être bénéfique.
Ai-je eu raison ?
En effet cela pose question : aller mettre en danger un homme très âgé, pour lui apporter un bénéfice qui n'est que fonctionnel ? On parle toujours de "balance entre les risques et les bénéfices". L'idée étant de n'opérer que lorsque les bénéfices dépassent les risques.
Mais cela dépend de ce que l'on entend par "risques" ? Si l'on considère que toute opération fait courir un risque mortel, même infime, les "bénéfices" peuvent-ils "valoir le coup" dans mon type de chirurgie, où le motif d'opération n'est jamais une maladie létale ?
Au final, la question est la légitimité profonde de ce que je fais au quotidien. Je passe ma vie à provoquer des mises en danger d'autrui... Je vois des gens qui viennent me consulter car ils ont mal quelque part. Pour une bonne part d'entre eux, ma proposition est de les mettre dans une situation de danger potentiellement majeur, afin qu'ils aillent mieux.
Mon boulot est donc une aberration à notre époque de risque zéro, de principe de précaution inscrit dans la constitution. Je fais courir consciemment aux patients un risque évitable. Je les mets volontairement dans une situation de péril.
Cela est vrai pour tous les patients que j'opère, mais à fortiori pour M. I.
A son âge, n'est-ce pas exagéré de faire subir à ce patient une intervention évitable ?
Au quotidien, je n'ai pas de mal à répondre à cela. J'ai suffisamment confiance en mes gestes et leurs risques attenants pour ne pas voir la camarde rôder dès que j'amène un patient au bloc. M. I. répondrait favorablement aussi, et était très content de son opération, m’envoyant même de temps en temps, très gentiment, de ses nouvelles.
Mais philosophiquement, je pense que le débat est vraiment ouvert : est-ce que la complexification de notre système de santé, les possibilités ouvertes par nos progrès, justifient de mettre en danger les êtres humains ?...
Cela est sans doute inhérent à tout acte médical. Ici cependant, on parle de situations pour lesquelles on a traité de tout temps, avec plus ou moins d'efficacité, les symptômes, les douleurs, sans aller opérer les gens. On a donc créé de toute pièce des situations à risque, pour guérir les patients, et non plus continuer à les aider à supporter le problème. Avec raison ?
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