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Mme L. et M. M. – Drames personnels et consultation orthopédique

  • charlesbessiere
  • 3 juin 2025
  • 4 min de lecture

J'ai vu il y quelques temps une patiente de 45 ans environ, venue avec ses deux enfants, une fille de huit ans et un garçon de 10. Je vais toujours chercher les patients dans la salle d'attente, les appelant par leur nom, et nous rejoignons ensemble mon bureau distant de quelques mètres, via un petit couloir. En général, quand iels viennent au cabinet avec des enfants, ceux-ci les accompagnent en salle de consultation. Dans ce cas au contraire, les deux restent dans la salle d'attente. Je regarde la patiente me suivre, et salue distraitement les enfants.

Nous commençons donc. La patiente travaille dans l’enseignement, n'a pas eu de problème particulier jusqu'à il y a une dizaine de mois. Elle décrit des douleurs qui ont débutées sans traumatisme particulier. Les signes cliniques m'évoquent un diagnostic fréquent pour cette tranche d'âge. Symptômes assez classiques, douleur nocturne, raideur, gêne dans l'épaule droite. Je lui demande si elle travaille encore, elle me répond être en disponibilité depuis le début de l'année, c'est à dire autour du début des problèmes d'épaule.

Pourquoi est-elle en "dispo"? Car on a découvert chez son fils, celui que j'ai vu et qui attend à côté, une maladie neuro-dégénérative. Il s'agit d'une pathologie effroyable, incurable, avec un mauvais pronostic à court terme. Je suis abasourdi par cette information, décontenancé. Il s'agissait de la 15e patiente de la journée, je l'interrogeais tranquillement, de manière quasi automatique, sans m'attendre du tout à être déstabilisé. J'ai des enfants en bas âge, suis quasiment de la même génération que cette patiente. Je suis pris immédiatement d'une bouffée d'empathie et d'une pitié terrible, qui submergent tout, notamment toute mon objectivité. J'en oublie le déroulement de la consultation. J'observe cette femme qui en une seconde change complètement de dimension. Les modalités de notre rencontre s'en trouvent rebattues, et pendant quelques instants j'essaie juste de donner le change.

J'ai l'impression, lorsque les patients sont confrontés à un drame aussi ample, que votre pitié est la dernière chose dont ils ont besoin. Qui que vous soyez, famille, amis,  psy, ils n'attendent pas de parole consolatrice ou, pire, du type "Ah oui c'est terrible...". Eux le vivent 24h/24, le Drame, et essaient de l'intégrer dans une vie "normale".

Comme l’écrivait Ambroise Paré, « chirurgien à la face piteuse fait de la plaie de son patient venimeuse ». Si vous renvoyez de la pitié au patient, vous aggravez son état.

Ici donc, j'essaie de ne pas montrer mon émotion. La patiente fait admirablement face, c'est évident. Elle n'a ni besoin de mes sentiments, ni de mes félicitations, mais d'une solution à son problème précis, c'est-à-dire ses douleurs. Nous avançons au mieux dans cette direction, et conclurons la consultation avec un premier programme thérapeutique.

J'ai par la suite repensé au fait d'avoir laissé les enfants dans la salle d'attente. C'était inhabituel. La patiente a agi ainsi certainement pour ne pas alourdir la consultation avec la présence de son fils au moment de l'annonce du diagnostic de celui-ci. C'était aussi sans doute pour se ménager un moment où elle pouvait parler de ses problèmes à elle, de son corps, de ce qu'elle vit depuis 10 mois.

 

Une autre fois, je revois un patient à une semaine d'une intervention, comme je le fais toujours. Il s'agit de contrôler l'évolution, vérifier la prise d'antalgiques, la mise en place de l'attelle, le pansement, etc... Il s'agit d'une consultation rapide, mais indispensable. En général je sais à quoi m'attendre et suis plutôt expéditif.

Ce patient avait 42 ans, était garagiste, et l'intervention s'était très bien passée. Je le salue, il m'accompagne, nous entrons dans mon bureau. Il s'assied, répond à mes questions. Non il n'a pas mal, oui il supporte bien l'attelle, oui les pansements ont toujours été propres. Mais je connais ce patient depuis quelques mois, et il semble différent. Un peu détaché, un peu distant. Son visage est plutôt habituel, mais il me répond de manière automatique, neutre. Je lui demande donc si ça va. Il me dit que oui. Mais après un instant, me dit  que son frère motard est mort fauché par une voiture deux jours auparavant. Et là encore, gros blanc... Ah bon....Ok... Et donc comment allez-vous (de nouveau) ? Ben ça va... Voix douce, ténue.

En fait il m'a fallu cinq minutes de plus pour comprendre qu'il était en état de choc émotionnel, de sidération, et qu'il restait ancré dans le réel comme dans un réflexe de survie. Qu'il donnait le change, qu’il était venu à cette consultation par automatisme, mais n'était pas vraiment là, avec moi. Nous nous sommes ensuite revus et il a « fait face », reprenant sa vie le plus normalement possible, sans complication particulière.

 

Mon activité médicale est plutôt reproductible, avec souvent des situations "type", comme pour beaucoup de soignants. On prend des habitudes, des facilités dans la conduite de l'entretien, des raccourcis. On va essayer de faire rentrer le patient dans une "case" que l'on connait, et ainsi « dérouler » plus facilement la prise en charge.

On s'expose ainsi à manquer des données de l'histoire de chaque patient, qui seraient pourtant importantes pour comprendre et gérer la totalité du problème.

Pris dans la routine de la consultation,  on a parfois  l'impression de conduire sur une autoroute, la nuit, sans personne à l'horizon. On endort un peu sa vigilance, on avance sans réfléchir, on se sent en sécurité.... Et parfois, au milieu de ce parcours monotone, que l'on croit maitriser, tout à coup, un évènement survient, comme si un animal était pris brutalement dans la lumière des phares. Si on ne le voit pas, si on ne réagit pas, c'est l'accident.

 

Les consultations ne sont pas "schématisables", réductibles à des algorithmes pré définis. On ne peut les "maitriser" de bout en bout. J'en ai conscience, j'en suis heureux d'ailleurs, mais j'ai parfois des piqûres de rappel, comme ici, qui sont salutaires.

Ces deux patients présentaient un élément fondamental pour mon analyse de la situation. Un impondérable, un fait inhabituel, imprévisible. La maladie du fils pour l'une, un deuil brutal pour l'autre. Ces aléas ont modifié en profondeur la prise en charge.

 

Mais au fait, pour combien de patients ai-je manqué ce fait central, leur élément "clé" ? Combien de fois suis-je passé "à côté" d'une information primordiale ?

L'esprit distrait je n'ai pas vu l'obstacle qui se dressait en travers de la route. J'ai alors continué mon chemin, seul, laissant le patient en arrière.

 
 
 

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